Vous êtes ici

Ce qui est arrivé à "Ce coeur changeant"

Auteur : Desarthe, Agnès
Editeur : Olivier édition de l'
Publié : 2015
Type de document : Texte
Cote : r des cec
Résumé : C'est une histoire qui commence en 1889 à Soro, au Danemark. Et qui se termine en 1931, au même endroit : la maison Matthisen, demeure ancestrale d'une vielle famille de la noblesse. Trois femmes occupent les rôles principaux : Mama Trude, la grand-mère ; Kristina, la mère, qui épouse un officier français, René de Maisonneuve ; leur fille, Rose. A 20 ans, Rose quitte le manoir familial et part vivre à Paris. C'est elle l'héroïne de ce roman mené tambour battant, et qui la conduit d'une fumerie clandestine d'opium à un appartement bourgeois de la rue Delambre où elle vit en couple avec une femme, Louise, avant de recueillir une enfant trouvée, Ida, qui deviendra sa fille. C'est le début du siècle - l'affaire Dreyfus, la guerre de 14, les années folles, les voitures Panhard-Levassor, le féminisme - qui défile en accéléré, mais sans jamais tomber dans la reconstitution historique. Car le vrai sujet de ce formidable roman, c'est le destin de Rose et la manière dont elle parvient, petit à petit, à en déchiffrer le sens. Porté par un style d'une grande vivacité, une écriture sensuelle et colorée, ce livre est celui d'un écrivain au sommet de son art. Magicienne des mots, Agnès Desarthe nous émeut et nous fait rêver comme jamais. Depuis Mangez-moi, Agnès Desarthe n'avait pas produit de fiction d'une telle ampleur narrative.

Agnès Desarthe nous avait mis l'eau à la bouche en juillet dernier lors de la rencontre conjointe avec René Urtreger, à la salle des fêtes, en nous lisant non seulement quelques extraits de son recueil de nouvelles Ce qui est arrivé aux Kempinski  et de son roman Mangez-moi, mais aussi, en exclusivité, le début de son tout nouveau livre  Ce coeur changeant.  Ce qui est arrivé à Agnès Desarthe depuis, c'est qu'elle a remporté avec ce roman le prix littéraire du Monde !

Ce qui est arrivé aux Kempinski - Médiathèque de Mortagne-au-Perche

Avant de vous en parler, profitons-en pour vous inciter à lire également la précédente publication de l'auteur, à savoir le formidable Ce qui est arrivé aux Kempinski.  Ces quatorze nouvelles proposent dans leur ensemble une véritable invitation au lâcher-prise, à l'imaginaire, à la fantaisie, à la réconciliation avec la nature, et surtout au questionnement par rapport à ce qui est constamment présent dans ces textes, à savoir l'absurdité et le caractère parfois très sombre de nos existences. Agnès Desarthe avait publié les années précédentes Une partie de chasse, un récit original, proche du conte et plein de fureur, fureur contre le genre même du roman, puis un essai intime, Comment j'ai appris à lire, dans lequel elle faisait part de son avancée très progressive et tardive dans l'apprentissage de la lecture, caractérisée par une méfiance raisonnée de tout académisme. Dans une certaine continuité, elle confirmait alors en 2014,  avec ces nouvelles, sa singularité, déjà en se frottant à ce genre de nos jours déprécié en France (celui de la nouvelle donc), puis en proposant des histoires aux retournements inattendus.  Elle avait d'une certaine manière déjà abordé ce genre en traduisant certains textes d'auteurs anglo-saxons, dont les premiers inédits de Virginia Woolf (cf. La maison de Carlyle et autres esquisses).

Et c'est justement à l'époque de la jeunesse de Virginia Woolf, soit en 1909, que débute l'aventure à Paris de Rose, le personnage de Ce coeur changeant. Cette fois, Agnès Desarthe, écrivain qui aime, nous l'avons compris, les défis, et sortir des sentiers battus, s'aventure dans le genre romanesque, avec un très beau prologue qui se déroule au Danemark, terre des contes d'Andersen. Nous sommes d'emblée, comme toujours -il me semble- chez elle, dans un univers entre deux mondes, entre rêve et réalité. Et elle surprend à nouveau en s'échappant finalement du style purement romanesque, du type Balzac ou Dickens, et en affirmant sa modernité. Ainsi le roman s'avère iconoclaste par la fantaisie de certaines scènes, par les importantes ellipses entre les chapîtres, par la prédominance des personnages de femmes fortes et libres, et par le délitement de l'intrigue dans de longs passages évoquant le passé de Rose auprès de sa nourrice, ou encore vers des interrogations sur le temps et la transmission. Rose apparait comme une figure un peu abstraite au milieu de personnages hauts en relief, mais si l'ultime épreuve qu'elle affronte dans son parcours initiatique, à savoir celle de l'apprivoisement d'un nourrisson, constitue un climax surprenant, elle est aussi perçue comme authenthiquement ressentie par l'auteur. Comme si finalement cette question de transmission était à la fois l'enjeu le plus difficile mais aussi le plus important...Tout le long du roman, Agnès Desarthe manie avec virtuosité les paradoxes, passant du sordide au sensuel, du grotesque aux sentiments exacerbés, du quotidien prosaïque à la métaphysique. Le récit retrouve à la fin son socle narratif puisque l'on revient au Danemark ; il s'achève sur une ouverture à tous les possibles, comme c'était déjà le cas dans les œuvres précitées.  L'optimisme par la régénérescence....

Agnès Desarthe et René Urtreger - Médiathèque de mortagne - juillet 2015

Ce beau livre se rapproche à mes yeux de la conception que Milan Kundera explicitait dans son essai L'art du roman.  Selon lui, le roman doit unir passé et avenir, l'écrivain doit utiliser un style elliptique pour aller droit au but de sa pensée, et pour la composition il doit "juxtaposer différents espaces émotionnels et (...) c'est là, selon moi, l'art le plus subtil du romancier. " Son ambition : " Unir l'extrême gravité de la question et l'extrême légèreté de la forme." Il parle de la composition du roman comme d'une structure musicale, avec différents tempos, chaque tempo évoquant une atmosphère émotionnelle différente.

Et si l'on revient à notre rencontre de juillet dernier, on comprend alors l'intérêt d'Agnès Desarthe pour la musique, notamment celle de René Urtreger.  

Guy Desbouillons - septembre 2015


Réactualiser la page si la fenêtre ci-dessus n'apparait pas (F5 sur Windows, cmd r sur Mac)