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Comment écrire un scénario ? Anti-manuel

Auteur : Bonnaud, Frédéric
Editeur : Les Editions Indépendantes SA
Publié : 2020
Type de document : Texte
Résumé :

La revue Les Cahiers du cinéma, créée en 1951, notamment par le grand critique André Bazin, et qui a permis aux futurs cinéastes de la nouvelle vague Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer, Claude Chabrol et Jacques Rivette de faire leurs premières armes, propose très souvent encore de nos jours des articles passionnants sur le cinéma. 

Le numéro de décembre dernier présentait un bilan de l'année écoulée en pointant "la résurgence de la farce et de la satire". Le fait de couronner alors une série télévisée française, à savoir P'tit Quinquin, de Bruno Dumont, en tant que meilleur film, démontra que le journal savait s'adapter à l'évolution des moyens d'expression des cinéastes.

C'est aussi ce côté militant ou du moins impliqué qui amène aujourd'hui les journalistes à publier collectivement dans ce numéro d'avril 2015 un dossier de 24 pages sur l'écriture de scénario, en se positionnant contre les formats stéréotypés de plus en plus généralisés, en particulier par les américains mais aussi en France par les financeurs que sont les chaines de télévision. L'identité de la revue, avec des journalistes fidèles à leurs ainés dans ce mouvement d'affranchissement des règles, s'en trouve ainsi régénérée. 

Orson Welles, un des plus grands cinéastes de l'histoire, dont on célèbre le centenaire de la naissance ce printemps, parlait du cinéma comme d'un "ruban de rêves". Avec ce point de vue en tête, on ne peut qu'adhérer à la formule qui introduit ce long article, à savoir que le scénario doit "créer de l'inconnu".

Les Cahiers du cinéma défendent ainsi dans ce dossier d'une part l'idée, qui ouvre des hypothèses, des suppositions" contre le simple "pitch", et d'autre part le "problème", lequel "force à penser", contre le "conflit", lequel oblige chaque personnage à être "mû par un objectif". Les théories de John Truby*, scénariste et script doctor (ou consultant scénario), qui organise des masterclass et qui forme nombre de professionnels, sont alors largement remises en question, en particulier lorsqu'il affirme que "l'intrigue suit le mouvement complexe du héros et de tous ses adversaires alors qu'ils se battent pour le même objectif" ou bien qu'il y a "sept étapes clés de la structure narrative" ou encore que "toute histoire est une forme de communication qui exprime le code dramatique". Au contraire, Les Cahiers estiment que la préoccupation de chaque auteur doit être celle de "formuler une pensée, donner forme à une pensée". Dans cette optique, l'intrusion dès le scénario de "dialectique", d'"épique", de "picaresque", de "didactique", possibilités pourtant de nos jours la plupart du temps écartées, parce que périphériques à l'histoire, permettrait au récit d'accueillir de l'"hétérogène" et d'ouvrir ainsi l'esprit du spectateur à un champ de possibles. De même, plutôt que la logique littérale de l'intrigue, ce sont la "logique émotionnelle" ainsi que le pouvoir évocateur des images qui devraient animer l'écriture.

Parmi plusieurs exemples de films cités dans ce dossier, on peut notamment retenir celui de Maine Océan, de Jacques Rozier (dont toute la filmographie est présentée en nouveauté en mai à la médiathèque). Le scénario, qui est rythmé à la manière d'un Feydeau ou d'un Blake Edwards, comme cela est souligné, fait pourtant la part belle à l'étirement de certaines situations, à "la dilatation drôlatique des scènes et des dialogues", ce qui permet le surgissement de l'authenticité, de l'innatendu et de la "vacance". Les critiques des Cahiers affirment que "l'art du récit est moins de se faire succéder des actes que de faire passer des vitesses".

La structure certes indispensable ne doit donc pas être rigide mais être élaborée au service -encore une fois- de l'idée. Sur ce sujet, reprenons la citation de Stanley Kubrick à propos de son film Barry Lyndon : "Si la structure est géométrique, ce n'est pas parce qu'on a voulu qu'il en soit ainsi : on a seulement défini des objectifs thématiques, puis on a construit des scènes pour essayer de les atteindre. La structure vient au hasard" (Entretien avec Michel Ciment, 1976).

Guy Desbouillons - Avril 2015

* Le manuel de John Truby, L'Anatomie du scénario, est à emprunter à la médiathèque

Site officiel des Cahiers du cinéma (revue mensuelle)